L’UNIQUE SPHÈRE ARMILLAIRE CONNUE D’ERASMUS HABERMEL, PRAGUE, 1594

Cet exemplaire peut être considéré comme l’une des plus belles sphères armillaires de la Renaissance. Récemment découverte, elle est la seule sphère signée du plus célèbre fabricant d’instruments scientifiques de son temps, Erasmus Habermel ( vers 1550-1606 ). Les instruments issus de son atelier restent inégalés tant par la qualité de leur exécution que par leur beauté formelle. Cette sphère révèle la quintessence des talents de mathématicien et d’artiste d’Habermel.

La sphère est datée de 1594, soit un an après qu’Habermel a été nommé astronomische und geometrische Instrumentenmacher ( fabricant d’instruments d’astronomie et de géométrie ) de l’empereur Rodolphe II, le plus grand mécène des arts et des sciences de son temps. Il attirait à Prague les plus illustres peintres, sculpteurs et orfèvres d’Europe, ainsi que les meilleurs mathématiciens, astronomes, horlogers et fabricants d’instruments scientifiques. À sa cour, Habermel devait être en étroite relation avec les plus grands astronomes de l’époque, le Danois Tycho Brahé et son assistant Johannes Kepler, ainsi que le grand horloger suisse Jost Bürgi. Si les inventaires des collections de Rodolphe II ne permettent pas d’identifier avec certitude la sphère, sa date et son importance laissent fortement présumer qu’elle a été réalisée pour son mécène impérial.

Les débuts de la carrière de Habermel restent obscurs et son nom ne fournit aucun indice sur ses origines. Les historiens d’art débattent depuis des décennies pour déterminer où il a pu acquérir et affiner ses immenses connaissances dans l’art de la fabrication des instruments scientifiques. Wolfgang Eckhardt, auteur de l’étude la plus complète sur Habermel, réfute l’hypothèse selon laquelle il serait né à Nuremberg et aurait étudié à Ratisbonne. Henri Michel, auteur de nombreuses publications sur les instruments scientifiques, suggère qu’il a pu se former dans l’atelier de Gualterus Arsenius à Louvain, fuyant ensuite la ville après l’invasion espagnole et l’épidémie de peste noire de 1580. Aucun élément ne permet encore de confirmer cette hypothèse, toutefois les ressemblances stylistiques entre les instruments d’Habermel et ceux d’Arsenius rendent l’idée séduisante. Mais il est tout aussi probable d’envisager qu’Habermel ait pu se familiariser avec les instruments d’Arsenius sans avoir pour autant travaillé dans son atelier.

Le principal mécène d’Habermel à ses débuts est le médecin italien Franciscus de Padoanis de Forli ( vers 1542-après 1603 ), dont le nom et le blason apparaissent sur plusieurs de ses instruments entre 1580 et 1586. Alchimiste et astrologue, il compte parmi les nombreux médecins ayant traité la melancholia qui a tourmenté Rodolphe II toute son existence.

La première mention d’Habermel à Prague remonte à 1587, quoiqu’il ait pu y résider depuis bien plus longtemps. Il réalise cette année-là, d’après les indications d’Hermann Bulderus, un grand calendrier perpétuel destiné à être offert au comte Wilhelm von Rosenberg. Bien que la signature ne mentionne pas la ville de Prague, la lettre d’accompagnement, de la main de Bulderus y a été écrite. À partir de sa nomination auprès de Rodolphe IIen 1593, Habermel dut réaliser un grand nombre d’instruments pour l’empereur mais aucun d’eux ne peut être identifié avec certitude dans ses inventaires. Habermel est mort le 15 novembre 1606.

Habermel était très prolifique: en 1977, Eckhardt a recensé plus de 130 instruments de sa main. Sa production variée comprend toutes sortes d’instruments scientifiques: cadrans solaires, astrolabes, quadrants, instruments de dessin, théodolites, etc. Au sein de son importante production, on ne trouve pas deux instruments parfaitement identiques. Si la présente sphère armillaire est unique dans l’œuvre d’Habermel, plusieurs de ses éléments, notamment dans la base, sont comparables à ceux d’au moins six autres instruments. D’autres particularités, comme le choix des saints et des fêtes du calendrier, apparaissent de façon similaire sur divers instruments de sa main, comme l’astrolabe planisphérique du National Maritime Museum de Greenwich.

L’étroite ressemblance stylistique entre l’œuvre d’Erasmus Habermel et celle de Gualterus Arsenius de Louvain est particulièrement évidente dans la présente sphère. Le tracé élégant de la calligraphie cursive s’inspire directement d’Arsenius, mais Habermel en affine le traitement en de longs sérifs et enroulements. Les étoiles de la sphère extérieure, avec leurs symboles planétaires, ne se retrouvent que sur trois des cinq sphères armillaires d’Arsenius ayant survécu ainsi que sur la sphère armillaire faisant partie d’un ensemble de trois globes réalisés en 1579 pour le sultan Murad III. Cette association a été employée pour la première fois comme une référence astrologique hermétique sur un globe céleste par Gemma Frisius de Louvain en 1536. Sa présence sur cette sphère aura sans doute séduit Rodolphe II, féru de sciences occultes et qui aimait à s’entourer d’astrologues.

La construction de cette sphère recèle un détail intéressant: l’assemblage de tous les éléments s’effectue avec des vis, ce qui permet de la démonter entièrement pour la transporter presque à plat.

Le génie d’Habermel, incarné dans cette sphère, réside dans sa capacité à métamorphoser un instrument scientifique rigoureux en un luxueux objet d’art, par un usage virtuose de l’ornement et de la dorure, allié à un sens de l’harmonie et une maîtrise inégalée des proportions.