LE TROISIÈME GLOBE CÉLESTE EN ARGENT CONNU DE l’ANTIQUITÉ

par Hélène Cuvigny

Si les représentations des douze signes du zodiaque sont légion dans l’art antique, cette sphère céleste en argent est la troisième connue comportant l’ensemble des constellations repérées par les Anciens. Les deux autres sont le globe en marbre de l’Atlas Farnèse qui se trouve au musée national de Naples et date du er ou IIe s. ap. J.-C. ( fig. 1. ) et une petite sphère en laiton ( vers 150-220 ap. J.-C. ) récemment acquise par le musée romain-germanique de Mayence.

La présente sphère, précieuse par sa matière, est l’œuvre d’un orfèvre peu familier de l’astronomie, recopiant sans doute avec application une sphère existante. Il a probablement eu pour modèle un globe réparé d’après lequel il a servilement reproduit des rivets et des réparations en les prenant pour des signes célestes. Ce sont les petits ronds parasites sous la Grande Ourse, ou l’équerre au-dessus du Lion.

Les principaux cercles astronomiques sont ici figurés mais il manque les deux cercles parallèles à l’écliptique, situés à 6º au nord et au sud de celui-ci, qui, sur les deux autres sphères, matérialisent la ceinture zodiacale. La norme astronomique telle qu’elle a été définie par Hipparque est loin d’être respectée dans le détail, mais la position des figures par rapport aux grands cercles n’est pas fantaisiste. Plusieurs erreurs sautent cependant aux yeux: ainsi, le gigantisme et l’orientation des Gémeaux; ils devraient s’incliner le long de l’écliptique, alors qu’ici, ils sont parfaitement perpendiculaires aux cercles parallèles si bien que leurs jambes occupent la place qui revenait au torse d’Orion, dont la ceinture doit être sur l’équateur; le Cancer devrait tourner ses pinces vers le Lion; c’est à tort que la tête du Dragon passe au sud du cercle arctique et on l’attendrait sous le pied de l’Âgenouillé, censé l’écraser; le Bouvier devrait être debout sur le tropique alors qu’il flotte, parallèle à celui-cIet se retrouve coupé au niveau du bassin par le colure équinoxial; les pieds de Cassiopée devraient reposer sur le cercle arctique ( Cassiopée avait été suspendue dans le ciel la tête en bas, en punition de son orgueil ): ici, elle siège, parallèle au tropique, sur le colure des équinoxes.

Quelques particularités iconographiques méritent d’être relevées. La plus intéressante concerne les liens des Poissons: au lieu de se rejoindre derrière la nuque de la Baleine ( c’est-à-dire à l’étoile Piscium, ils partent d’une des pattes avant du Bélier. Cette représentation remonte à une tradition iconographique dont le seul autre témoignage se trouve dans les Catastérismes d’Ératosthène ( et dans le De Astronomia d’Hygin, qui s’en est inspiré ). Le Cocher est sur un char. Faut-il y voir l’effet d’une rare tradition présente chez l’astrologue Teukros de Babylone ( 1er s. ap. J.-C. ), qui décrit « le Cocher, le char et la roue qui est sous le char » ?La Flèche, absente du globe Farnèse et informe sur la sphère de Mayence, est ici bien identifiable. Elle est traversée en son milieu par le colure des solstices ( alors qu’elle devrait être à l’est de ce cercle ), ce qui reflète peut-être, icIencore, une tradition dont les Catastérismes et Hygin se font l’écho. Le Triangle, qui ne figure pas sur les deux autres globes antiques, est représenté. Le Cheval ( auj. Pégase ) n’a pas d’ailes, ce qui est absolument unique dans l’iconographie de cette constellation, quoique conforme à la doctrine

astronomique jusqu’à Ptolémée ( actif vers 150 ap. J.-C. ), le premier astronome à avoir annexé des étoiles au Cheval pour figurer des ailes. Néanmoins, dès avant Ptolémée, le cheval astral était parfois identifié à Pégase, comme en témoigne ce passage des Catastérismes qui montre, au IIIe siècle av. J.-C., les deux traditions en conflit: « On ne voit du Cheval que sa partie antérieure jusqu’au nombril. d’après Aratos, il s’agit du cheval de l’Hélicon, qui fit jaillir d’un coup de sabot la source qu’on appelle, de ce fait, Hippocrène ( « Source du Cheval » ). Mais selon d’autres, il s’agit de Pégase, le cheval qui s’envola jusqu’aux étoiles après la chute de Bellérophon; néanmoins, certains trouvent cette interprétation peu crédible, dans la mesure où la figure ne porte pas d’ailes » ( trad. P. Charvet ). On remarquera également le chignon d’Andromède, qui touche le ventre du Cheval; il représente Andromedae qui est la même étoile que Pegasi ce qu’Aratos exprime en ces termes: « mais, le ventre appuyé contre la tête d’Andromède, est lancé le Cheval gigantesque; une étoile commune scintille à la fois sur le nombril de l’animal et sur le crâne de la femme » ( trad. J. Martin ).

Le ciseleur s’est contenté de représenter Kètos ( auj. la Baleine ), le monstre qui persécute Andromède, comme un dauphin tout en lui donnant l’air plus méchant qu’à la constellation de ce nom. Ce faisant, il s’est pourtant montré original, car Kètos est pratiquement toujours représenté dans l’art antique comme un monstre imaginaire, un dragon marin. Le parti pris naturaliste s’explique par l’ambivalence sémantique de kètos qui désigne en grec non seulement les monstres marins fabuleux, mais aussi les cétacés ( ainsi chez Aristote ) et tous les poissons de grande taille.

Les constellations représentant les personnages et les animaux ne sont pas interprétées comme des figures mythologiques mais comme des personnages nus sans attributs: les Gémeaux ne sont pas identifiés à Castor et Pollux ( ou à d’autres paires célèbres ), l’Âgenouillé ne l’est pas à Hercule, ni le Verseau à Ganymède; même le Cheval, sans ailes, résiste à une assimilation facile à Pégase. Les différentes constellations pourraient avoir été copiées d’après des sources diverses car elles présentent de grandes disparités stylistiques. On comparera notamment le Bélier, le Cygne, le Cheval ou la Lyre, finement exécutés, avec les deux Chiens, mal dégrossis. Mis à part le Bélier et le Lion, les quadrupèdes ne sont guère individualisés: les Ourses, le Lièvre, la Bête ressemblent tous à des canidés ( il est vrai que les Ourses, pour lesquelles l’astrothésie exige de longues queues, étaient un véritable défi pour les artistes ). Les nus masculins ont une anatomie poupine.

Le ciseleur ne donne pas l’impression d’avoir été un homme très versé dans l’astronomie. Son Verseau a l’air d’étrangler un boa constrictor: il ignore visiblement que cette figure est censée verser de l’eau. Surtout, il n’a pas tenu compte du fait que, sur une sphère céleste, l’orientation des figures est l’inverse de ce qu’elle est pour l’observateur terrien qui regarde le ciel de l’intérieur: par conséquent, les figures humaines, vues de face par le terrien, doivent être représentées de dos sur la surface extérieure d’une sphère céleste. Une seule erreur de ce type a échappé à l’auteur du globe Farnèse, qui représente Andromède de face, mais avec un pied retourné dont on aperçoit la plante; elles sont plus fréquentes sur la sphère de Mayence, mais ici l’erreur est générale: à l’exception du buste du Sagittaire, tous les personnages qui auraient dû être de dos sont de face. Comme la disposition de leurs bras dans le ciel est conservée, astrothésie oblige, l’artisan a créé plusieurs gauchers ( le Verseau, Persée qui brandit sa harpè de la main gauche, Orion dont l’exomis, ou tunique d’esclave, découvre l’épaule gauche ).

l’analyse iconographique n’autorise pas de certitude pour la datation; plusieurs détails pourraient suggérer la fin de l’époque hellénistique soit les IIe et IIIe siècles avant J.-C. car ils s’apparentent aux textes d’Arathos: l’absence d’ailes au Cheval et à la Vierge, la forme de la Balance, traitée ici à l’ancienne manière, c’est-à-dire comme les Pinces du Scorpion ( mais cette iconographie subsiste jusqu’au IIIe siècle ap. J.-C. ); on invoquera encore la forme du char du Cocher, qui n’a rien à voir avec les chars de course romains au carénage aérodynamique: sa poignée, au contraire, est caractéristique des représentations de chars grecs classiques et hellénistiques. En revanche, la figure de Cassiopée nous oriente vers l’époque impériale: curieusement, le trône sur lequel elle est assise affecte la forme d’un anneau, si bien que la figure évoque les représentations monétaires où la déesse Rome, siégeant avec un bouclier rond posé à son côté, donne l’impression d’être carrément assise dessus ( ces monnaies sont attestées de la fin du IIe siècle jusqu’à la Tétrarchie ); souvent, le clipeus ou bouclier rond, représenté de face, comporte une bordure qui le fait ressembler exactement au siège de notre Cassiopée. Mais on peut aussi avancer une autre explication qui détruirait cette hypothèse et aurait l’avantage de rendre compte de l’orientation aberrante de la constellation: l’artisan aurait ciselé par erreur la Couronne boréale à cet endroit et, pour rattraper sa bévue, l’aurait déguisée en trône de Cassiopée.

Si nous avons pu détecter en quelques endroits l’influence d’une tradition proche des Catastérismes et d’Hygin, la sphère est loin de remonter à une tradition littéraire pure. En tout cas l’influence de Ptolémée est absente: les trois constellations qu’il semble être le seul à renverser, l’Aigle, l’Autel et le Poisson Austral, sont ici représentées le haut vers le nord. Ce globe était de toute évidence destiné à être monté sur un socle mais il est peu probable que l’objet ait reposé sur les épaules d’une statuette d’Atlas: l’orifice qui remplace la calotte du pôle Sud ( dont les constellations étaient évidemment invisibles pour les Anciens ) est trop régulier et les statuettes d’Atlas sont, par ailleurs, très rares. Le Lexicon iconographicum mythologiae classicae n’en connaît que trois, parmi lesquelles celle de Copenhague peut être écartée: elle s’est révélée à l’examen n’être qu’une applique de mobilier en forme d’atlante. l’Antiquité a livré beaucoup de représentations de sphères posées sur des bases ou des colonnettes; il en allait sans doute ainsi de cette sphère en argent, qui évoque le bibelot que le poète Leonidas d’Alexandrie avait offert pour son anniversaire à Poppée, en l’accompagnant d’une épigramme dans laquelle il appelait son présent ouranion mimèma « imitation du ciel » 1.