LA SPHÈRE MOUVANTE DE PIERRE DE FOBIS
LYON, VERS 1540-1550

Cette horloge célèbre est à la fois la plus ambitieuse des cinq sphères célestes mécaniques françaises conservées ( cat. nº S1 ) et la plus importante horloge française de la Renaissance. Elle faisait partie de la collection Rothschild de Vienne ( fig. 1 ) avant de faire, pendant un demi-siècle, la fierté du Kunsthistorisches Museum. Des études récentes tendent à la dater plus tôt que ce qui était généralement admis, la situant entre 1540 et 1550.


FIG. 1
Les sphères d'Eberhard Baldewein (cat. n° S3) et de Pierre de Fobis
dans le palais Rothschild, Vienne, vers 1900.

L’auteur de cette sphère, Pierre de Fobis, est l’un des plus célèbres horlogers français de son temps. Appelé aussi Fobys ou maître Pierre, orlogier [sic ]dans les documents d’archives, il est né en Provence vers 1507. Il commence sans doute sa carrière à Aix-en-Provence, importante ville horlogère, avant de s’installer à Lyon, peut-être vers 1535. Lyon est à l’époque un important centre intellectuel et une ville prospère, sur la route qui relie les pays du Nord et l’Italie; elle attire alors des artisans de toutes sortes, dont des horlogers.

Fobis est mentionné dans les archives de la ville pour la première fois en 1543. Il épouse la fille de Jacques Carlet, maître chapuis de Lyon, avec laquelle il aura un enfant. Protestant, il est emprisonné en 1569 avec ses coreligionnaires qui refusent de renier leur foi. Le document qui relate cet événement le décrit comme « fort ostiné et opinatre » . En 1571-1572, il s’acquitte une taxe annuelle de 6 livres alors que ses collègues, dont Jean Naze, ne paient qu’une somme modique: entre 30 et 100 sous Il habite rue de Flandres, où il est copropriétaire d’une maison. Il y est encore mentionné en 1575, et meurt sans doute peu après cette date.

Parmi ses œuvres subsistante figure une petite horloge de table hexagonale signée, décorée de motifs Renaissance; elle fait partie du legs Edey à la Frick Collection de New York. Son mouvement est caractéristique de la production d’Aix-en-Provence, où Fobis l’a sans doute réalisée aux alentours de 1530. Une autre horloge hexagonale, plus petite et signée des initiales de Fobis, a fait partie de la collection R. Flagg de Milwaukee.


FIG. 2

Une horloge hexagonale, signée et datée Pierre de Fobis, 1535 faisait autrefois partie de la collection Joseph Fremersdorf; elle est aujourd’hui conservée au Württembergisches Landesmuseum de Stuttgart ( fig. 2 ). Le cadran de sa face supérieure a malheureusement été remplacé, mais on sait qu’il comportait un cadran astrologique ainsi qu’un mécanisme élaboré présentant les phases de la Lune. Cette horloge datant du début de la carrière de Fobis, démontre cependant qu’il maîtrisait déjà pleinement son art. Son mouvement montre des similitudes frappantes avec celui de la présente horloge. De plus, les feuilles à la découpe incisive qui décorent la partie supérieure de l’horloge sont identiques à celles qui ornent les supports en console de la sphère: on peut donc supposer que les deux pièces ont été réalisées à peu d’intervalle l’une de l’autre.

Certains éléments du mécanisme sont aujourd’hui manquants, mais il est possible d’appréhender les différentes fonctions de la présente sphère. La sphère céleste, au centre, est la seule des trois qui tournait, accomplissant une révolution en 23 heures, 56 minutes et 4 secondes d’est en ouest. Elle représente ainsi le lever et le coucher des étoiles et du Soleil pour les différentes régions du globe. Les roues et pignons activant la sphère céleste étaient situés sur la partie pleine de la sphère des coordonnées; il en subsiste quelques traces. La configuration des rouages était sans doute proche, bien que plus complexe, de celle de la sphère de Jacques de La Garde ( cat. nº S1 ). À l’intérieur de la sphère céleste se trouve un rail circulaire contre lequel venait s’adapter une roue dentée sur son bord intérieur; elle supportait un bras au bout duquel était fixée une boule figurant le Soleil. Celui-ci avançait le long de l’écliptique d’un degré par jour, accomplissant ainsi sa révolution autour de la Terre en exactement 24 heures, et celle le long de l’écliptique en un an. Il existait probablement une autre roue entraînant une représentation de la Lune, qui accomplissait sa révolution autour de la Terre en 29 1/2 jours. Ce mouvement double du Soleil, ainsi que celui de la Lune, nécessitaient un mécanisme d’une grande complexité.

La sphère des coordonnées possède une caractéristique unique: le système de lignes qui représentent les heures inégales. Dans ce système, le jour commence avec le coucher du soleil; il se divise en 12 heures de nuit et 12 heures de jour. La longueur des heures varie avec les saisons: en été les heures diurnes sont plus longues que celles de la nuit, en hiver c’est le contraire. Ce n’est qu’aux équinoxes de printemps et d’automne, lorsque le jour et la nuit sont d’égale longueur, que les 24 heures ont toutes la même fois de 5º à 85º tous les 5º .

durée. Le tropique du Cancer représente le plus haut point du Soleil dans l’année, correspondant au solstice d’été, le 21 juin. Les 12 heures du jour ont alors atteint leur longueur maximale, et celles de la nuit leur longueur minimale. Ce phénomène est clairement visible sur la sphère des coor-données, où midi, marqué 6 sur une petite pastille d’argent, se trouve au solstice d’été. Les distances séparant les 6 heures qui précèdent et suivent midi sont grandes, représentant des « heures » de 75 minutes environ, , alors que les distances séparant les 12 heures de la nuit à l’opposé sont petites, représentant des « heures » courtes, de 45 minutes environ. Pour lire l’heure, il suffisait de repérer sur la sphère mobile céleste la hauteur du Soleil dans le zodiaque, puis sa position correspondante sur les bandes inégales de la sphère extérieure. L’heure était alors indiquée correctement. L’extrême complexité de la sphère des coordonnées distingue cette pièce des quatre autres sphères mouvantes françaises conservées et indique le but pour lequel elle a été conçue: il s’agit d’un instrument de prédictions astrologiques. En effet, le troisième système des coordonnées représente la division du ciel en douze maisons astrologiques, selon le système de Regiomontanus ( 1436-1476 ) de Königsberg. Les axes des maisons sur la sphère sont placés à 45º , la latitude approximative de Lyon. Ce système, unique sur une sphère mouvante, se retrouve sur de nombreux astrolabes, instruments servant généralement à ce genre de calcul.

Pendant la Renaissance, époque de Nostradamus, concitoyen lyonnais, on croyait, considérant l’astrologie comme une science, que les corps célestes régissaient la nature humaine. Comme l’expose brillamment Hans von Bertele, on pensait qu’en étudiant la position des astres et des planètes en conjonction avec son horoscope personnel, il était possible de prédire des événements. On pouvait donc faire appel à l’astrologie pour prendre toutes les décisions importantes de la vie. En effet, chaque maison du ciel dirigeait non seulement une partie du corps, mais avait son influence sur la santé, la fortune, l’amitié, l’amour, la guerre, la politique, la chance, les voyages, et d’une manière générale, les joies et les peines de la nature humaine.

La présente sphère éclipse les autres sphères françaises contemporaines par ses dimensions, mais également par sa beauté et sa complexité. Hans von Bertele l’a décrite en ces termes: « From the artistic point of view, the work of this system scarcely find any equivalent » ( D’un point de vue artistique, la conception de ce système est sans équivalent ). La Terre, par exemple, est gravée suivant la cartographie la plus récente, d’après la projection cordiforme publiée par Oronce Fine à Paris en 1536, et présente notamment le rattachement de l’Amérique du Nord avec l’Asie ( cat. nº T1 ). Les feuillages délicatement gravés, l’architecture du piètement et le travail au repoussé s’apparentent au style des orfèvres de l’époque. Son extraordinaire qualité d’exécution et sa grande complexité scientifique la destinaient sans aucun doute à un prince de haut rang ou à un riche mécène.